LE JOURNAL DU CONSERVATEUR

 

SommaireLE POINT SUR LA RESTAURATION DU SÉPULCRE DE SAINT-MIHIEL


Un chef d’œuvre de la sculpture lorraine de la Renaissance

Malgré la disparition des archives et l’absence de signature, l’attribution du « Sépulcre » au sculpteur Ligier Richier n’a jamais été mise en doute.

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(cliché F. JANVIER)
Le Sépulcre de Ligier Richier dans son enfeu
Le sépulcre dans son enfeu
(gravure ancienne)

Réalisée entre 1554 et 1564 (départ de l’artiste pour Genève), cette mise au tombeau a immortalisé la renommée de son auteur. Elle marque le sommet de toute la sculpture lorraine du XVIe s.

L’emplacement actuel – un enfeu étroit dans le collatéral sud de l’église Saint-Étienne – n’est probablement pas celui voulu par l’artiste à l’origine. Les sculptures composant ce « sépulcre » furent placées par Gérard Richier, fils de Ligier Richier dans cette chapelle trop exiguë une dizaine d’années après leur réalisation. Ligier Richier avait prévu sans doute une composition plus aérée dans un espace plus large.

Une œuvre dans laquelle un artiste hors pair s'est donné tout entier...

Admiré et connu dès l’origine, convoité par Richelieu, ce chef-d’œuvre fut épargné par la Révolution et les bombardements de 1914. Dans ce travail très achevé, l’artiste s’est totalement exprimé. La sculpture est vigoureuse et dénote un sens aigu de l’observation et de la précision dans l’anatomie et les costumes. Elle se situe stylistiquement à un carrefour d’influences, sans doute italiennes, germaniques mais aussi champenoises et même locales. Richier s’est sans doute inspiré des mystères de la Passion joués à Saint-Mihiel. L’œuvre est par là essentiellement lorraine.

Mais l’originalité de l’artiste réside avant tout dans son éblouissante maîtrise du ciseau et dans la finition de son travail (utilisation d’un calcaire oolithique à grain très fin, recouvert probablement d’une préparation à base d’huile et de cire blanche qui lui donnait l’aspect de marbre). Elle repose aussi sur une facture très personnelle, facilement identifiable (expression des visages, sourcils froncés en plis douloureux, bourrelet des paupières abaissées, modelé des
formes) qui peut soutenir la comparaison avec celle de son contemporain, Michel-Ange.

La scène

La dénomination traditionnelle de « sépulcre » est impropre. Il s’agit plus ici d’une « mise au tombeau » du Christ mentionnée par les évangélistes. Treize personnages sculptés en un seul bloc ou en plusieurs blocs assemblés par des goujons composent ce groupe. Marie Salomé, à gauche, étend dans le tombeau le linceul destiné à recevoir le corps du Crucifié.

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(cliché F. JANVIER)
Le Sépulcre avant restauration
Le sépulcre avant restauration

Tandis que deux disciples, Joseph d’Arimathie, agenouillé sur la jambe droite et Nicodème, légèrement penché en avant, soutiennent le précieux fardeau, Marie-Madeleine effleure de ses lèvres, dans une attitude de profond respect, les pieds de Jésus. À droite se tient une autre femme, peut-être Jeanne citée par saint Luc, ou bien Véronique, debout, portant la couronne d’épines qui avait coiffé la tête du Christ sur la croix.

Au second plan, à gauche, un ange ailé debout, la tête inclinée, tient les instruments de la Flagellation et de la Crucifixion. La légende voudrait que le visage de l’ange fût celui de l’artiste. A côté, la Vierge Marie, mère du Christ, succombant sous le poids d’une immense douleur, est soutenue par l’autre Marie, mère de Jacques et par l’apôtre Jean. Sur la droite, un officier romain, revêtu d’une riche armure, tenant la poignée d’une lance a été chargé de veiller sur le sépulcre. Il est accompagné de deux hommes d’armes grimaçants, assis en arrière et jouant aux dés, sur un tambour, une bourse pleine.


Une restauration exemplaire

Les restaurations du passé

Si ce chef d’œuvre a résisté aux violences humaines, il faut toutefois signaler au cours des siècles des restaurations plus ou moins heureuses qui ont contribué à altérer la pierre et l’état de surface. Les archives révèlent des interventions au XVIIIe s., au XIXe s. (en 1810 par le sculpteur Mangeot, en 1839 par le sculpteur parisien Brun – réparations au plâtre du périzonium du Christ) et surtout au début du XXe siècle. Dans les années 1920, après le bombardement de 1914, un nettoyage un peu trop « énergique » est effectué par la paroisse, probablement pour ôter le noir de fumée déposé sur la sculpture. Il faut encore citer à la fin des années soixante une restauration assez importante : scellement de membres, doigts et orteils au plâtre sur polyester, nettoyage général.

Au chevet du malade : un diagnostic alarmant

Toutes ces réfections n’ont peut-être pas été idéales. Mais il apparaît que la cause première de la dégradation de cette œuvre d’art est bien la très grande humidité régnant – même en période sèche – dans l’enfeu placé au-dessus d’une fosse creusée au XIXe s. (vers 1839) et d’une galerie aménagée dans les années 1930 (construite d’ailleurs pour réduire – mais en vain – cette atmosphère malsaine).

Les rapports de 1995 et 1996 rédigés par un spécialiste de la pierre, Olivier ROLLAND de Tours, à la demande du Service des Monuments historiques sont alarmants :
« jusqu’à mi-hauteur de la statuaire, la pierre est rongée, désagrégée, avec des efflorescences typiques de sels solubles. Il s’agit d’un processus d’altération bien connu : les sels (gypse, nitrates, sodium) en solution dans l’eau présente dans la pierre, cristallisent là où l’eau s’évapore. Les variations d’humidité peuvent entraîner des cycles de solubilisation-cristallisation. La poussée des cristaux désagrège la pierre ».

Les parties en fer de maintien des sculptures sont rouillées et font aussi éclater la pierre. La dégradation est très avancée. Sans parler de nombreuses fissures, fractures diverses et de l’encrassement général plus ou moins prononcé.

Le traitement décidé : il faut employer les grands moyens

Une restauration sur une telle œuvre est évidemment chose très complexe et ne peut être faite à la légère. C’est pourquoi, après ces études préalables indispensables suivies d’un montage financier entre la ville de Saint-Mihiel, l’État et le département puis du choix des restaurateurs, un comité scientifique a été créé. En font partie le service des Monuments historiques et l’Inventaire (inspection générale, conservation régionale, conservation des AOA, Laboratoire de recherche des Monuments historiques à Champs-sur-Marne, Architecte en chef), ainsi que des techniciens et historiens d’art ; soit en tout une vingtaine de personnes.

Les premières décisions de ce comité ont porté sur le démontage total et la dépose de l’œuvre. Évènement unique et inédit, car il a été prouvé que l’œuvre n’avait jamais été démontée. Un relevé complet et très précis avec nombreuses prises de vues a été effectué en vue d’une repose en place exacte. Il a en effet été décidé – en l’absence d’archives – que le sépulcre serait replacé là où il a toujours été. C’est-à-dire à l’emplacement défini par Gérard Richier.

Le programme théorique de restauration est simple : élimination des sels solubles sur la statuaire, nettoyage, reprise des restaurations à base de plâtre, suppression des remontées d’eau par capillarité dans l’enfeu par la pose d’une feuille de plomb.

Les travaux

Si le schéma thérapeutique est simple, sa réalisation pratique s’avère plus complexe.

Ce qui a été fait

Le démontage des statues par M. ROLLAND s’est révélé en soi déjà spectaculaire. Déposées à proximité de l’enfeu dans le bas-côté sud de l’église, protégées par un grillage spécial et un système d’alarme électronique, elles sont, pour la première fois, visibles de tous côtés. Des photos de détail sont et seront encore faites d’ici la repose.

Dessalement des statues
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(clichés F. JANVIER)
Dessalement des statues
Dessalement des statues

Après un premier dépoussiérage, l’entreprise spécialisée dirigée par M. Benoît LAFAY de Lyon a entrepris un dessalement approfondi en six applications de pulpe de papier. L’opération terminée, régulièrement suivie par le comité scientifique, a été complétée par le recollage des morceaux, la mise en place de renforts structurels sur les statues les plus lourdes ainsi qu’une légère restitution d’éléments sculptés manquants, lacunes gênantes pour la lisibilité de l’œuvre.

Les statues – dont la restauration est achevée – viennent d’être rassemblées et disposées comme elles l’étaient dans l’enfeu. On peut ainsi se réhabituer à la réunion d’un groupe serré plus authentique et moins muséographique (ce qui n’est pas la finalité première d'un sépulcre).

Ce qui reste à faire

Parallèlement à ce travail de pure restauration seront entreprises la remise en état de l’enfeu et l’isolation des parois et du sol.

D’autre part se pose la question non résolue de l’état de surface de la statuaire. Même s’il n’y a très vraisemblablement jamais eu de polychromie, la sculpture a pu être recouverte d’un enduit telle que de la cire ou du lait de chaux. Des études sont en cours au Laboratoire de Champs-sur-Marne à partir des prélèvements effectués. Resteront enfin la repose, la pose d’une vitrine et l’éclairage.


On en parle...

Cette opération grandiose qui doit encore se prolonger pendant deux à trois ans, l’une des plus importantes restaurations d’objets mobiliers de ces 20 dernières années en Lorraine, donne lieu tout naturellement à une large médiatisation. La presse écrite et la télévision régionales se sont déjà fait l’écho de cet événement capital. La DRAC de Lorraine a ouvert un chapitre avec texte et photos sur son site Internet http://www.culture.gouv.fr/dracs/lorraine/drac_gen.htm

Une plaquette aussi est prévue qui présentera le sépulcre, la restauration et les conclusions qui jetteront – à n’en pas douter - un regard nouveau sur l’œuvre de Ligier RICHIER et sur la sculpture lorraine du XVIe siècle.


Petite visite du chantier en mai 2003

A l’occasion d’un détour par l’église Saint-Étienne, nous avons pu constater que le chantier avance à bon train comme en témoignent les quelques photographies ci-après.

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Cela laisse imaginer ce que sera le résultat final ; on se prend à rêver... Encore un peu de patience !

 

 

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Date de mise à jour : 25 mai 2003

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